Au Turkménistan, pays reclus, une très timide ouverture au tourisme
Devant un site archéologique, des touristes occidentaux enchaînent les photos en écoutant leur guide. Une scène banale dans de nombreux pays mais encore rare au Turkménistan, l'un des Etats les plus reclus au monde qui s’ouvre timidement aux visiteurs étrangers.
"Je ne connaissais rien au pays. Toutes les vidéos sur YouTube le présentent comme un endroit mystérieux et inaccessible", explique à l'AFP Nick Frey, un Américain de 28 ans qui admire les ruines des forteresses parthes de Nissa, construites il y a deux millénaires et inscrites au patrimoine mondial de l'Unesco.
Sur les réseaux sociaux, les créateurs de contenus ayant réussi à entrer dans cette ex-république soviétique d'Asie centrale largement désertique et riche en gaz s'accordent pour présenter à leurs millions d'abonnés le Turkménistan comme le "pays le plus étrange au monde".
Tous mettent en avant le paysage architectural insolite, façonné par le dirigeant incontesté Gourbangouly Berdymoukhamedov, friand de records, dont celui de ville au monde ayant "la plus forte densité d'immeubles en marbre blanc", décerné à la capitale par le Guinness.
"A Achkhabad, tout est blanc, c'est la première chose que j’ai remarquée", abonde Liza Zorn, une touriste allemande.
"J'ai vu des feux de circulation blancs pour la première fois de ma vie", dit Mme Zorn, aussi attirée par les "Portes de l'enfer", cratère gazier brûlant depuis un demi-siècle, rare symbole connu du Turkménistan à l'international.
Voir cela de ses propres yeux reste rare: depuis l'indépendance en 1991, le régime filtre arbitrairement qui entre et sort du pays, sous couvert de "neutralité permanente".
Une politique critiquée par de nombreuses ONG: Amnesty International note que "les autorités limitent de façon drastique les échanges avec le monde extérieur" et Reporters sans frontières estime que "le Turkménistan est l’un des pays les plus fermés au monde".
- "Organisé à l'avance" -
Tout touriste doit montrer patte blanche, son itinéraire est balisé et l'arrivée encadrée, avec des liaisons aériennes limitées.
"Il faut organiser ses déplacements via une agence de voyages, tout doit être approuvé (et) organisé à l’avance", rappelle Effie Frank, encadrante de l'agence Saiga tours.
Selon elle, il "semble que ce soit un peu plus facile de venir au Turkménistan" ces deux dernières années, expliquant que les autorités n'avaient opposé "aucun refus" à des lettres d'invitation, sésames pour obtenir un visa.
Après Nissa, la vingtaine de touristes rentrent à Achkhabad pour la Journée du tapis, élément qui forme, avec les chevaux akhal-teke et les chiens alabaï, la trinité vénérée par le régime.
Le groupe déambule autour des yourtes et profite d'un spectacle avec dégustation de produits locaux, musique et démonstration de tissage traditionnel.
Sur l'un des tapis, la représentation de l'immense monument doré en l'honneur du dirigeant rappelle la mainmise de la famille Berdymoukhamedov, au pouvoir depuis 2006, qui semble lentement être convaincue par la tendance régionale à l'ouverture.
"Le secteur touristique connaît une expansion croissante" a affirmé au printemps le président Serdar Berdymoukhamedov, fils de Gourbangouly, assurant vouloir développer la coopération internationale dans ce domaine.
- Infrastructures insuffisantes -
Mais le tourisme reste embryonnaire.
"Il faut premièrement une volonté politique, deuxièmement une politique de visas simplifiés et troisièmement, des infrastructures développées", glisse à l'AFP un diplomate occidental à Achkhabad sous couvert d'anonymat.
Or, ces trois éléments ne sont pas complètement réunis. Si les hôtels de luxe fleurissent à Achkhabad et à Avaza, principale station balnéaire sur la mer Caspienne, le reste du pays est encore très peu doté en infrastructures.
Le Turkménistan maintient un régime de visa particulièrement restrictif, à contre-courant des quatre autres ex-républiques soviétiques centrasiatiques -- Kirghizstan, Kazakhstan, Ouzbékistan, Tadjikistan -- qui misent sur leurs sublimes paysages et un riche patrimoine historique pour se développer.
Les statistiques touristiques sont secrètes depuis 2018 -- environ 70.000 touristes étaient venus en six mois -- le Comité du tourisme a été dissous pendant la pandémie de Covid-19 et la délivrance des visas reste opaque.
"Les touristes pourraient, grâce à des visas à entrées multiples, poursuivre leur voyage le long de la Route de la Soie", dit à l'AFP Azat, employé d'une agence locale de voyages.
Selon lui, "coopérer avec l'Ouzbékistan" serait bénéfique, avec de nombreux sites archéologiques proches de la frontière, mais inaccessibles aux étrangers.
"Ils voyageraient ainsi de Boukhara à Türkmenabat, ou de Khiva en Ouzbékistan à la ville turkmène de Dachogouz, puis se dirigeraient vers Kounya-Ourguentch ou Mary", estime-t-il.
Un voeu pieux: la loi sur l'introduction d'un visa électronique votée l'an passé n'a pas encore été suivie d'effet.
S.Rinaldi--GdR